C’est une plante extravagante qui ne manque pas de piquant : tige, feuilles, bractées sont couvertes d’épines. Elle fait donc penser à un grand chardon, mais il ne faut pas toujours se fier à l’apparence. La cardère sauvage (Dipsacus fullonum L.) ou cardère à foulon est aussi connue sous le nom plus poétique de cabaret des oiseaux¹.
Elle appartient à la famille des Caprifoliacées, comme la knautie des champs (Knautia arvense) ou le chèvrefeuille des bois (Lonicera periclymenum). La majorité des chardons appartiennent eux à une autre famille, celle des Astéracées. En France, il existe 4 autres espèces du genre Dipsacus².
La cardère sauvage : une grande reine des friches
La cardère sauvage est une plante bisannuelle, elle ne fleurit qu’après avoir passé un hiver sous forme d’une rosette de feuilles. Elle apprécie les sols riches et pousse presque partout en France¹. On l’observe facilement sur les bords de route et de chemin, dans les friches, prairies et pâtures³. Sa floraison a lieu en juillet et en août² mais elle s’observe aussi l’hiver à l’état défleuri, sèche sur pied.
On la reconnaît facilement grâce à sa grande taille qui dépasse celle de l’humain (parfois plus de 2 m) et à son inflorescence qui forme un gros capitule composé de petites fleurs roses lilas regroupées en couronne²,³. La floraison est très originale et se réalise de manière successive : la couronne de fleurs située au milieu du capitule est la première à fleurir.
Les feuilles piégeuses et énigmatiques de la cardère sauvage
Autre caractère distinctif et fascinant : la base des grandes feuilles entières, embrassantes et opposées forme une cuvette, sorte de réservoir capable de contenir jusqu’à 100 ml d’eau⁴. Dans l’Antiquité, un de ces surnoms était la “baignoire de Vénus”⁵. C’est un véritable piège pour les insectes et autres petits invertébrés, qui suscitent de nouveaux intérêts et questionnements pour les scientifiques.
C’est le fils de Darwin, en 1870 qui observe le premier dans ces réservoirs la présence de filaments rétractables⁶. Se pose alors l’hypothèse suivante : la cardère sauvage pourrait se nourrir des cadavres d’insectes tombés dans le réservoir de ses feuilles.
La cardère reste encore aujourd’hui énigmatique, car on ne sait pas vraiment si on peut la considérer comme une plante carnivore. Elle ne coche pas vraiment les cases de ce type de plante plutôt rare poussant sur des sols pauvres en nutriments⁷,⁸ et ne figure pas dans les ouvrages traitant des plantes carnivores⁴.
Bien que tombée dans l’oubli au XXème et début du XXIème siècle, la question a ressurgi. Des études montrent que la présence d’insectes morts dans les réceptacles n’a pas d’impact sur la croissance de la cardère sauvage⁷,⁸, mais que les plantes qui contiennent des insectes, et plus particulièrement des diptères (mouches) morts produisent des graines plus grosses⁸. Mais cela ne suffit pas pour définir la cardère sauvage comme une plante carnivore.
Les serpents du pharaon : un cas unique dans le monde végétal
Plus récemment, les filaments observés par Darwin, rebaptisés par le botaniste Ferdinand Cohn « les serpents du pharaon » en référence à un jouet de noël célèbre en 1865 ⁸,⁹, sont produits par des poils tapissant la face interne du réceptacle, et passent de l’état de gouttelette à celui de filament dans un mouvement de rétraction extrêmement rapide⁹. Le mécanisme reste mystérieux et unique dans le monde végétal. Le fils de Darwin avait donc vu juste, avec un simple regard naturaliste !
Aujourd’hui, les chercheurs ont mis en évidence l’existence d’un réseau de millions de bactéries et de champignons autour de ces poils sécréteurs de filaments, jouant un rôle dans la fixation de l’azote atmosphérique⁹. Ce type d’interaction de la plante avec son microbiote était jusqu’alors inconnu, ce qui ouvre de nouvelles perspectives de recherche¹⁰.
Une inflorescence à tisser
Une autre espèce de cardère, la cardère cultivée (Dipsacus sativus) servait à « carder la laine »³, c’est-à-dire à la déméler. La cardère cultivée était à l’époque cultivée en grand nombre pour l’industrie textile, et servaient aussi aux bonnetiers et fabricants d’étoffes¹¹. Les tiges étaient souvent utilisées dans le prolongement de l’inflorescence pour fabriquer les bobines¹².
Petites histoires médicinales de la cardère sauvage
Voici un rapide historique des différents usages de la cardères sauvage au fil des siècles :
- La racine, bouillie dans du vin puis pilée jusqu’à former une cire épaisse est recommandée par Dioscoride contre les fissures du périné, et pouvait, d’après les médecins de l’époque guérir les verrues⁵.
- La cardère sauvage abriterait un petit ver qui soulagerait les maux de dents d’après les écrits de Pline l’Ancien¹³. La méthode est la suivante : on l’ « écrase contre les dents » ou on le « renferme avec de la cire dans les dents creuses ». Des siècles plus tard, Cazin fait l’expérience à plusieurs reprises et témoigne de son « effet vraiment extraordinaire » qui fait disparaître instantanément la douleur dentaire durant 10 à 20 minutes¹¹.
- Selon Cazin, l’eau recueillie à la base des feuilles était utilisée par les paysans contre les inflammations des yeux¹¹.
- Au XIXème siècle, on trouve aussi des mentions sur les racines, qualifiées de toniques et apéritives¹², qui aurait un léger effet diurétique¹¹.
Malheureusement, impossible d’affirmer la véracité de l’effet du petit ver en question et des autres effets thérapeutiques mentionnés par ces auteurs anciens.
D’un point de vue plus actuel, des extraits de racines et de feuilles de la cardère sauvage présenteraient des propriétés antimicrobiennes¹⁴ en raison de sa haute teneur en phytols¹⁵. La cardère sauvage fait ainsi partie des plantes traditionnellement utilisées contre la maladie de Lyme, et les scientifiques s’intéressent de près à son potentiel thérapeutique contre cette maladie encore aujourd’hui.
Un cabaret attractif pour la biodiversité
Au XIXème siècle, Duchesne constate déjà le pouvoir attractif de la cardère dont « les abeilles recherchent les fleurs avec avidité »¹².
Perçue aujourd’hui comme une mauvaise herbe revêche, elle est pourtant bien plus intéressante pour la biodiversité que l’arbre à papillons que nous vous déconseillons d’implanter dans votre jardin (voir notre article L’arbre à papillons, un arbre qui trompe énormément https://www.lechemindelanature.com/articles/a/larbre-a-papillons-un-arbre-qui-trompe-enormement. De nombreux pollinisateurs, abeilles, bourdons et papillons viennent y butiner son nectar et des araignées y tendre leur toile. Les graines offrent une ressource jusqu’à tard dans l’hiver pour de nombreux oiseaux frugivores dont le célèbre chardonneret élégant (Carduelis carduelis)⁴.
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Sources
- INPN. Fiche de Dipsacus fullonum L., 1753 (2024) Disponible sur : https://inpn.mnhn.fr/espece/cd_nom/95149.
- Tison, J.-M. & de Foucault, B. Flora gallica. Flore de France Biotope (2014).
- Thomas, R. et al. Petite flore de France : Belgique, Luxembourg, Suisse – Guide d’identification : 100 families, 500 genres, 100 espèces Belin (2016).
- Spohn, M. & Spohn, R. Fleurs et insectes Delachaux et niestlé (2016).
- Dioscorides, P., Osbaldeston, T. A. & Wood, R. P. A. De Materia Medica: Being an Herbal with Many Other Medicinal Materials Written in Greek in the First Century of the Common Era Ibidis (2000).
- Van Wyhe, J. Charles Darwin’s Shorter Publications, 1829–1883 Cambridge University Press (2009).
- Krupa, J. J. & Thomas, J. M. Is the common teasel ( Dipsacus fullonum ) carnivorous or was Francis Darwin wrong? Botany. 97, 321‑328 (2019).
- Shaw, P. J. A. & Shackleton, K. Carnivory in the Teasel Dipsacus fullonum — The Effect of Experimental Feeding on Growth and Seed Set PLoS ONE. 6, 4 (2011).
- Vergne, A. et al. The Pharaoh’s snakes of the teasel: New insights into Francis Darwin’s observations Ecology. 104, 8 (2023).
- CNRS. Une nouvelle voie pour étudier les interactions plante-microbiote (2023) Disponible sur : https://www.inee.cnrs.fr/fr/cnrsinfo/une-nouvelle-voie-pour-etudier-les-interactions-plante-microbiote.
- Cazin, F.-J. Traité pratique & raisonné des plantes médicinales indigènes Éditions Abel Franklin (1997).
- Duchesne, E. A. Répertoire des plantes utiles et des plantes vénéneuses du globe Jules Renouard (1836).
- Pline l’Ancien. Histoire naturelle de Pline. Tome 2 Firmin-Didot et Cie (1877).
- Oszmiański, J., Wojdyło, A., Juszczyk, P. & Nowicka, P. Roots and Leaf Extracts of Dipsacus fullonum L. and Their Biological Activities Plants. 9, 78 (2020).
- Witkowska-Banaszczak, E. Dipsacus fullonum L. Leaves and roots – Identification of the components of the essential oils and alpha-amylase inhibitory activities of methanolics extracts Acta Pol. Pharm. – Drug Res. 75, 951‑957 (2018).